Mort de Mehdi à Marseille : trois balles, aucune image, deux versions

Le 23 avril 2026, un homme de 26 ans est tué par un policier municipal à Marseille. Le tireur invoque la légitime défense. La famille parle d'un menottage au sol. Aucune caméra n'a filmé. Reconstitution.

Il est environ 17 h 45, ce jeudi 23 avril 2026, sur le boulevard des Libérateurs, dans le 11ᵉ arrondissement de Marseille. Un quartier populaire, à deux pas du centre commercial de la Valentine et de la déchetterie. Trois agents de la brigade canine de la police municipale sortent d'une session d'entraînement. Au volant, ils repèrent un automobiliste qui tient son téléphone à la main. Ils décident de le contrôler.

Quelques minutes plus tard, l'homme de 26 ans est au sol, atteint par trois balles tirées par l'un des agents. Deux ont touché le torse. Le SAMU intervient. La victime décède peu après.

Il s'appelait Mehdi.

Le parquet de Marseille a ouvert dans la foulée une enquête en flagrance pour homicide volontaire, confiée à la Direction de la criminalité territoriale (DCT). Mais six jours plus tard, deux versions des faits s'opposent terme à terme — et aucune caméra ne permet, à ce stade, de les départager.


La version officielle : un couteau, une charge, un tir

Selon le récit construit par le parquet à partir des auditions des trois agents, et relayé à l'AFP, à France 3 PACA, à Le Parisien et à France Info :

  • Les policiers municipaux dépassent l'automobiliste après l'avoir vu téléphoner au volant.
  • Lorsque les véhicules se croisent, le conducteur invective les agents. Selon une source policière citée par France 3 PACA, il aurait porté un coup de couteau sur la carrosserie du véhicule de patrouille, par la vitre ouverte.
  • Les policiers s'arrêtent plus loin. Le conducteur sort à son tour de sa voiture, un couteau de cuisine à la main, et se dirige vers eux.
  • L'un des agents tire trois fois. Deux balles atteignent l'homme au torse.
  • Le policier auteur des tirs déclare en audition avoir agi en état de légitime défense.

Le parquet précise par ailleurs le profil judiciaire de la victime : 26 ans, condamnée en novembre 2025 à quatre ans d'emprisonnement pour trafic de stupéfiants, sous mandat d'arrêt, frappée d'une interdiction de paraître à Marseille de deux ans, identifiée par ses empreintes, en possession d'une carte bancaire qui n'était pas la sienne. Sept bonbonnes de protoxyde d'azote sont retrouvées dans son véhicule.

La municipalité réagit le soir même. Le maire de Marseille, Benoît Payan, déclare dans un communiqué :

« La Ville se tient à la disposition de la justice pour que l'ensemble des faits et circonstances de cet acte soient considérés. »

Il salue par la même occasion « le courage des agents de la police municipale qui font face au danger et assurent au quotidien la sécurité des Marseillaises et des Marseillais ». Les trois policiers, « extrêmement choqués », sont conduits à l'hôpital de la Timone, puis à la cellule psychologique. Aucun n'est placé en garde à vue ; ils sont entendus en audition libre.

L'autopsie est pratiquée le 25 avril. Selon le parquet, elle confirme trois impacts de balle, et aucun tir dans le dos. Le rapport n'est pas communiqué à la famille à ce stade.


La version de la famille : un menottage, un déplacement, une balle dans le dos

Cinq jours plus tard, la famille porte plainte avec constitution de partie civile pour homicide volontaire. Ses avocats, Maître Kayna Kedjar (barreau de Paris) et Maître Nicolas Chambardon, contestent point par point la version officielle. Dans un communiqué diffusé le 28 avril et relayé par France 3 PACA, ils écrivent :

« Des témoins qui n'ont pas été entendus par les enquêteurs ont donné une version qui diffère grandement de celle des tireurs. »

Selon ces témoins, dont les avocats restent les seuls porte-paroles publics à ce stade :

  • Mehdi n'aurait pas été abattu à proximité de son véhicule, comme l'affirme le récit officiel.
  • Il aurait été menotté et maintenu au sol alors qu'il était agonisant et se vidait de son sang.
  • Avant l'arrivée des secours, les policiers auraient déplacé leur voiture à plusieurs reprises, pour adopter finalement la position figurant sur les premiers constats — une allégation qui, si elle était établie, équivaudrait à une altération de scène de crime.
  • Lorsque le corps a été rendu à la famille le lundi 27 avril, ses proches affirment y avoir vu un impact de balle dans le dos.

Sur ce dernier point, le parquet est formel : l'autopsie écarte tout tir dans le dos. La famille, qui n'a pas eu accès au rapport intégral, maintient son constat.

La tante de Mehdi, Ilhem, prend la parole devant France 3 PACA. Elle décrit un neveu « connu pour son immense gentillesse », qui « n'a jamais été agressif ». Elle conteste la lecture faite par les autorités du parcours judiciaire de Mehdi : oui, il avait un casier — « pour vol de moto », dit-elle — mais sa famille refuse qu'il soit réduit à cela.

« On a appris sa mort par les voisins. Personne n'est venu nous voir.»

Les avocats vont plus loin. Ils accusent le parquet d'avoir, dès les premières heures, « présenté la victime comme l'agresseur » et « s'[être] empressé de reprendre les déclarations des fonctionnaires de police et de présenter le défunt comme un délinquant ». Pour eux, c'est l'inverse de la présomption d'innocence — qui, rappellent-ils, vaut aussi pour la mémoire des morts.

« Aucune parole ne peut tenir lieu de vérité sans être confrontée et vérifiée. » — Communiqué des avocats, 26 avril 2026

L'angle mort : aucune caméra n'a filmé

C'est sans doute le point le plus vertigineux de cette affaire. Dans une ville qui prévoit 2000 caméras de vidéosurveillance d'ici fin 2027 et qui équipe ses agents de caméras-piétons à déclenchement automatique depuis 2017, aucune image n'a enregistré la scène.

Le parquet l'a confirmé à l'AFP :

  • La zone précise des tirs n'est pas couverte par les caméras de surveillance municipales.
  • Les caméras de la déchetterie située à proximité « ne pointaient pas sur les lieux des faits ».
  • Et surtout : « le déclenchement automatique des caméras-piéton des agents n'a pas fonctionné. »

Cette dernière phrase est fondamentale. Les caméras-piétons sont précisément conçues pour produire de la preuve dans des situations comme celle-ci. Lorsqu'elles ne s'enclenchent pas, l'enquête repose, par défaut, sur les seules déclarations des agents impliqués — et, le cas échéant, sur d'éventuels témoins. Or, à la date de cet article, aucun témoin indépendant n'a été auditionné.

Maître Kedjar fait du rapport technique sur ces caméras « la question centrale » du dossier. Pourquoi le déclenchement automatique a-t-il failli ? S'agit-il d'un dysfonctionnement matériel ? D'une coupure manuelle ? D'un défaut de paramétrage ? Aucune réponse publique n'a été apportée à ce jour.

Un policier en tenue avec une caméra corporelle fixée sur son gilet, portant des équipements de sécurité.
Un agent de police municipale équipé d'une caméra-piéton, outil crucial pour la collecte de preuves lors d'interventions.


Ce que demande la famille

Dans son communiqué du 28 avril, la famille formule cinq demandes précises :

  1. L'ouverture d'une information judiciaire confiée à un juge d'instruction « réellement impartial », et non plus une enquête sous l'autorité directe du parquet.
  2. L'accès intégral au rapport d'autopsie.
  3. L'exploitation des images des caméras municipales et des caméras-piétons — y compris des données techniques expliquant pourquoi ces dernières n'ont pas fonctionné.
  4. Un examen précis des conditions de nécessité et de proportionnalité de l'usage de la force létale, telles que définies par l'article 122-5 du Code pénal.
  5. Le dépôt d'une plainte avec constitution de partie civile pour homicide volontaire — formellement enregistrée le 28 avril.

À la date de publication de cet article, aucune information judiciaire n'a été ouverte. Aucun juge d'instruction n'a été nommé. Aucun policier n'a été placé en garde à vue.

L'enquête de flagrance se poursuit, sous l'autorité du parquet de Marseille, pour une durée légale de huit jours renouvelable une fois.


Ce que dit le droit

Depuis 2015, les agents de la police municipale de Marseille sont armés. Depuis la loi du 28 février 2017, l'article L.511-5-1 du Code de la sécurité intérieure les autorise à faire usage de leur arme à feu — mais uniquement dans le cadre de la légitime défense définie par l'article 122-5 du Code pénal. Trois conditions : la riposte doit être nécessaire, simultanée et proportionnée à une atteinte injustifiée. La doctrine et la jurisprudence appliquent une lecture stricte de ces conditions à la police municipale.

C'est précisément ce cadre que le policier auteur des tirs invoque ici. C'est aussi celui que la plainte de la famille met en cause.

Une autre affaire fait jurisprudence locale. En avril 2019, deux policiers municipaux marseillais avaient tiré sur un automobiliste qui roulait à contresens dans le 9ᵉ arrondissement, provoquant son décès. Un juge d'instruction avait initialement rendu un non-lieu. Mais en décembre 2020, le parquet a fait appel, estimant que les conditions de la légitime défense n'étaient pas réunies. L'affaire est, à ce jour, toujours pendante.

À l'échelle nationale, le rapport d'activité 2024 de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) recense seize personnes décédées en 2024 suite à l'usage des armes individuelles ou longues par la police nationale. Aucun de ces décès n'a entraîné de saisine de l'IGPN par l'autorité judiciaire. Les statistiques équivalentes pour la police municipale ne font, elles, l'objet d'aucun recensement public consolidé.

L'IGPN, contrairement à une idée répandue, est compétente sur la police municipale depuis sa réforme de 1999. Pour autant, dans le cas Mehdi, l'enquête n'a pas été confiée à l'IGPN mais à la Direction de la criminalité territoriale (DCT) — service de la police nationale issu de la réorganisation de janvier 2024, et désormais en charge des enquêtes criminelles territoriales lourdes.


Ce que l'on ne sait pas encore

Plusieurs zones d'ombre majeures structurent ce dossier au moment où nous le publions :

  • L'enchaînement précis entre le contrôle, la sortie du véhicule et le tir. Aucune image. Aucun témoin auditionné. Le récit officiel repose, à cette heure, sur les seules déclarations des trois policiers et sur des sources policières non identifiées qui mentionnent une trace de coup de couteau sur la carrosserie.
  • La cause exacte du décès : le parquet et la mairie évoquent un décès sur place, France Info une mort « environ une heure plus tard ». La temporalité des secours n'est pas détaillée.
  • L'allégation de menottage au sol et de déplacement du véhicule. Portée par les avocats sur la base de témoins « non entendus », dont le nombre, l'identité et la fiabilité ne sont pas publics. Le parquet a invité ces témoins à se présenter.
  • L'impact dans le dos. Affirmé par la famille à la vue du corps, démenti par le parquet sur la base d'une autopsie non publique. Cette contradiction frontale ne pourra être tranchée que par la lecture intégrale du rapport — ou par une contre-expertise.
  • Le défaut technique des caméras-piétons. Aucune explication n'a été rendue publique.
  • Les analyses toxicologiques. Sept bonbonnes de protoxyde d'azote ont été retrouvées. Mehdi en avait-il consommé ? Les résultats des analyses, s'ils existent, n'ont pas été communiqués.

Un contexte marseillais sous tension

Cette affaire intervient dans une séquence sécuritaire et politique chargée, à Marseille.

Cinq mois plus tôt, le 13 novembre 2025, Mehdi Kessaci, 20 ans, frère du militant écologiste Amine Kessaci — devenu depuis adjoint à la jeunesse au sein de l'équipe Payan — était assassiné par un commando à moto dans le 4ᵉ arrondissement, dans un règlement de comptes lié au trafic de drogue. La marche blanche du 22 novembre 2025 avait réuni plus de 6 000 personnes. Aucun lien factuel ne relie les deux affaires, qui ne concernent pas la même victime ni les mêmes circonstances. Mais la concomitance des prénoms et la charge émotionnelle de la séquence pèsent sur la réception publique du dossier.

Un mois avant la mort de Mehdi, le carnaval indépendant de la Plaine avait été le théâtre d'une autre affaire qui mobilise l'IGPN : une enquête pour violences aggravées y a été ouverte après le passage à tabac présumé d'un manifestant par des policiers en civil. Elle est toujours en cours.

Et les municipales du 22 mars 2026 ont vu Benoît Payan reconduit avec 54,34 % des voix, dans une triangulaire face au Rassemblement national (40,30 %) et à Martine Vassal (5,36 %). Le maire arrive à cette affaire dans un climat où la question de l'usage de la force par la police municipale — qu'il a fortement renforcée et armée — sera l'un des sujets clivants du nouveau mandat.


Deux versions, une même soirée

D'un côté, les autorités décrivent un homme menaçant, un couteau, une riposte légitime. De l'autre, des proches qui décrivent un menottage au sol et une scène déplacée, et qui contestent jusqu'à l'autopsie. Entre les deux, aucune image. Aucun témoin auditionné. Trois balles. Un mort.

Le tribunal aura du mal à reconstituer ce qui s'est passé exactement à 17 h 45 sur le boulevard des Libérateurs. La famille de Mehdi le sait. C'est précisément pour cela qu'elle exige le maximum de transparence, le maximum d'enquête, le maximum d'indépendance.

« La manifestation de la vérité exige du temps, de la retenue et une stricte impartialité. » — Maître Kayna Kedjar, communiqué du 26 avril 2026

L'enquête, elle, ne fait que commencer.


Suivre le combat de la famille

La sœur de Mehdi a créé un compte Instagram, @justice_pour_mehdi, pour faire connaître l'affaire, relayer les communiqués des avocats et appeler à témoigner. C'est aujourd'hui le principal canal d'information directement porté par la famille.


Sources principales


Cet article sera mis à jour au fil des développements de l'enquête. Si vous avez assisté à la scène ou disposez d'éléments susceptibles d'éclairer les faits, vous pouvez écrire à la rédaction à l'adresse hello@kero.media. Toutes les sollicitations seront traitées de manière confidentielle.