Carnaval de la Plaine 2026 : deux récits, une enquête
Le 29 mars 2026, le carnaval autogéré de la Plaine a rassemblé 14 000 personnes à Marseille avant de basculer, à 21 heures, dans une évacuation contestée. Entre les deux bilans officiels qui ne concordent pas et la plainte d'un carnavalier pour violences policières, le parquet a saisi l'IGPN. Reconstitution d'une soirée où les récits divergent.
Credit : Rédaction : Kero Média | Photos : Maxence Fiumara @ Dashkam
Marseille, 29 mars 2026 : ce que l'on sait du carnaval de la Plaine
Une fête populaire sous encadrement préfectoral, une évacuation contestée, des dizaines de témoignages de carnavaliers blessés, une enquête de l'IGPN : reconstitution d'une soirée où les récits divergent.
Il y avait 14 000 personnes place Jean-Jaurès, selon les autorités elles-mêmes. Il y avait des chars, des fanfares, de la farine, un Caramantran brûlé — la figure traditionnelle qui incarne chaque année les maux de l'année écoulée. Il y avait un mot d'ordre affiché dans les pancartes : « Des bals, pas des balles », en écho aux guerres qui ravagent le monde.
Et puis, à partir de 21 heures, il y a eu la charge.
Le 27ᵉ carnaval indépendant de la Plaine, Noailles, Réformés s'est tenu le dimanche 29 mars 2026 à Marseille. Autogéré, organisé par des habitants et des collectifs, jamais déclaré en préfecture depuis sa création, il s'est une nouvelle fois terminé dans le gaz lacrymogène — et, cette fois, dans une enquête judiciaire pour violences aggravées confiée à l'Inspection générale de la Police nationale.
Une fête interdite après 19 heures
Deux jours avant le carnaval, la préfecture de police des Bouches-du-Rhône a publié un cadre inhabituellement serré. Fin des festivités à 19 heures. Interdiction des feux d'artifice. Interdiction des objets pouvant servir d'armes par destination. Interdiction de la vente d'alcool à emporter et des contenants en verre. Interdiction du transport de carburant et de gaz par des particuliers.
Les autorités justifiaient ces mesures par les débordements des éditions précédentes : dégradations de mobilier urbain, caméras de vidéoprotection visées, incendies volontaires. Un « nettoyage préventif » de la chaussée avait même été convenu avec les collectivités pour retirer tout objet susceptible d'être utilisé comme projectile.
Sur le terrain, des centaines de CRS, des unités de la Brigade anticriminalité en civil et des effectifs de la police nationale ont été mobilisés sous l'autorité du préfet Jacques Witkowski. Le nombre exact n'a pas été communiqué officiellement.
La journée : cortège, procès, Caramantran
L'après-midi se déroule selon la grammaire propre au carnaval autogéré. À 14 heures, le défilé s'élance. À 15 heures, le « procès » du Caramantran commence — personnage rituel qui concentre les colères de l'année avant d'être brûlé. Les batucadas traversent Noailles. Les caisses à savon descendent la Plaine. Le chant traditionnel « Adieu paure Carnaval » accompagne le bûcher.
Les sources publiques et les images disponibles décrivent une ambiance « bon enfant » tout au long de l'après-midi. En fin de journée, cependant, des feux d'artifice et des fumigènes éclatent place Jean-Jaurès, en contravention avec les arrêtés préfectoraux. Des boissons alcoolisées circulent. L'heure limite de 19 heures n'est pas respectée.

21 heures : l'évacuation
Selon la chronologie communiquée par la préfecture de police :
- 21 h 00 : les forces de l'ordre se positionnent place Jean-Jaurès.
- 21 h 10 : sommations effectuées sur instruction préfectorale. Début de la manœuvre d'évacuation.
- 22 h 30 environ : dispersion annoncée comme effective.
Les autorités décrivent des forces de l'ordre « ciblées par des jets de projectiles et des mortiers », ayant riposté par des gaz lacrymogènes et un engin lanceur d'eau pour rétablir l'ordre.
C'est à ce moment précis que les récits se fracturent.
Deux bilans officiels, pas tout à fait les mêmes
Le lundi 30 mars au matin, la préfecture de police communique un premier bilan :
- 7 interpellations
- 14 policiers légèrement blessés
Ce chiffre est relayé par France 3, France Bleu et la plupart des médias locaux.
Dans la journée, un second bilan, plus lourd, apparaît. Il est porté par le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, qui publie un message de soutien aux forces de l'ordre sur X :
« Tout mon soutien aux 17 policiers légèrement blessés lors des interventions menées pour faire cesser les graves incidents en marge de l'événement et rétablir l'ordre public. Ciblés par des jets de projectiles et des mortiers, ils ont fait 13 interpellations. »
Soit 13 interpellations et 17 policiers blessés. Franceinfo, Europe 1 et plusieurs médias nationaux reprennent ce bilan consolidé. Selon une source policière citée par Europe 1, six des personnes interpellées étaient déjà connues des services.
La différence entre les deux bilans n'a pas été publiquement expliquée. Il s'agit probablement d'un écart entre remontée initiale du terrain et bilan consolidé en cours de journée, mais aucune réconciliation officielle n'a été produite.
Aucun bilan officiel de civils blessés n'a été publié à ce jour.
Rue d'Aubagne : l'autre choc
Le lundi matin, les habitants du quartier de Noailles découvrent des inscriptions sur la façade du lieu de mémoire du 65 rue d'Aubagne. C'est l'endroit où deux immeubles se sont effondrés le 5 novembre 2018, causant la mort de huit personnes — un traumatisme qui continue de structurer la vie politique marseillaise.
Le maire de Marseille Benoît Payan réagit rapidement :
« Le lieu ressource de la rue d'Aubagne est un lieu de mémoire qui doit être respecté. Huit d'entre nous y ont perdu la vie. Sa dégradation est inacceptable. »
La Ville annonce le dépôt d'une plainte. L'ancien adjoint au logement Patrick Amico dénonce des dégradations « ignobles et imbéciles ». Une habitante, Soledad, confie à France Bleu : « Je suis en colère et triste. Le lieu ressource, là où nous avons perdu nos voisins, je ne comprends pas. »
Il est à ce stade impossible de relier ces dégradations à un auteur identifié, ni de déterminer si elles ont été commises pendant le cortège de l'après-midi ou dans la confusion de la dispersion du soir.
Le 2 avril : une plainte
Quatre jours après le carnaval, un homme dépose plainte au commissariat de Noailles. Il s'appelle Erhan Kaya. Selon le récit publié par Marsactu, il repart avec :
- cinq jours d'interruption temporaire de travail
- sept points de suture sur l'arête du nez
- un traumatisme psychologique qu'il décrit comme « toujours vif »
Il porte plainte contre X pour « violences volontaires par personnes dépositaires de l'autorité publique ». Son avocat, Valentin Loret, explique l'urgence de la démarche :
« Il s'agit de sécuriser les images des caméras de vidéosurveillance. Le parquet a fait ce qu'il fallait, reste à savoir si elles seront exploitables. »
Le 13 avril, Marsactu révèle que le parquet de Marseille a ouvert une enquête pour violences aggravées, qu'il a confiée à l'Inspection générale de la Police nationale — la police des polices.
Selon les informations recueillies par le média local, sept autres témoignages de carnavaliers se déclarant victimes de violences policières ont été recueillis. Plusieurs plaintes supplémentaires seraient en préparation.
Des témoignages qui s'accumulent
Au-delà de la plainte d'Erhan Kaya, des carnavaliers ont recueilli et diffusé des témoignages auprès du collectif militant Marseille 1973, dont le nom fait référence à une année noire de l'histoire sociale et raciale marseillaise, marquée par une vague d'attaques racistes contre des travailleurs immigrés.
Dans un communiqué publié sur Instagram le 30 mars 2026, le collectif a compilé plusieurs dizaines de récits. Ces témoignages sont anonymes, non recoupés individuellement par notre rédaction, et les chiffres globaux avancés n'ont été confirmés par aucune source indépendante. Ils méritent toutefois d'être lus, car ils décrivent de manière convergente une séquence d'évacuation vécue comme brutale et indifférenciée.
Parmi les récits publiés :
« J'ai reçu du gaz lacrymo alors que je faisais la ronde autour du feu avec des dizaines d'autres personnes. D'un coup gaz dans les yeux, impossible de voir correctement et de respirer bien. On a cru mourir car on savait pas dans quelle direction aller et comment éviter d'aller vers le feu. »
Un autre témoignage rapporte une scène à l'entrée d'une rue adjacente à la place Jean-Jaurès :
« Des lacrymos avaient commencé à être lancées. Mes amis et moi avons voulu partir de la place et aller chez moi la rue juste derrière. Sauf que la rue en question était bloqué par un barrage de policiers (...) Un premier me refuse le passage tandis que l'autre me pousse et d'un coup je me prends un coup de matraque sur la tête, je tombe au sol (...) J'ai une ouverture de 1-2 cm sur le crâne. »
Une autre personne décrit, à 21 h 10 :
« J'ai reçu sur mon épaule plusieurs palets de grenade lacrymogène et instantanément une grenade de désencerclement est venu m'assourdir l'oreille. Nous étions plusieurs centaines dans le même espace lorsque cela s'est produit avec aucunement la possibilité d'entendre les sommations de la police. »
D'autres récits évoquent des crises d'asthme provoquées par les gaz, une agression verbale qualifiée de « raciste » rue de la Bibliothèque, ou encore des tirs de lacrymogènes « à bout portant » sur de petits groupes vers 1 heure du matin. Plusieurs témoins rapportent avoir été pris en charge par les pompiers ou par des ambulances, sans qu'aucun bilan médical officiel n'ait été consolidé.
Le collectif avance au total 33 carnavaliers blessés, dont sept à la tête, huit par coups de matraque, une agression qualifiée de raciste, et 2 000 personnes gazées. Ces chiffres, présentés comme un « décompte non exhaustif » par leurs auteurs, n'ont pas été recoupés par une source indépendante, ni par un bilan médical consolidé, ni par une autorité publique. Nous les mentionnons comme des déclarations faites par un collectif militant, non comme des faits établis.

Ce que l'on ne sait pas encore
À la date de cet article, plusieurs zones d'ombre persistent :
- Le statut procédural exact de l'enquête IGPN n'a pas été rendu public.
- Aucun numéro de dossier n'a été communiqué, ni pour la plainte d'Erhan Kaya, ni pour celle de la Ville concernant la rue d'Aubagne.
- Les effectifs policiers précisément déployés ne sont pas chiffrés officiellement.
- Le coût public du dispositif de maintien de l'ordre et des réparations n'a pas été publié.
- Aucun bilan médical officiel des civils blessés n'a été produit ni par les secours, ni par les hôpitaux marseillais, ni par la Ville.
- Le parcours officiel du cortège 2026 n'apparaît dans aucune source publique consultée.
Une question orale posée par la députée Gisèle Lelouis à l'Assemblée nationale, le 21 avril, est revenue sur l'événement et sur son encadrement préfectoral, sans apporter d'éléments judiciaires nouveaux.
Deux récits, un même soir
D'un côté, les autorités décrivent un carnaval non déclaré, une heure limite de 19 heures non respectée, des projectiles visant les forces de l'ordre, et une évacuation conforme aux instructions préfectorales. De l'autre, des vidéos publiques, plusieurs dizaines de témoignages convergents, et une plainte désormais instruite par la police des polices pointent la brutalité de l'intervention.
Les deux récits ne sont pas nécessairement incompatibles. Mais ils ne racontent pas la même soirée.
Pour un événement qui rassemble depuis vingt-six ans une partie du Marseille populaire, autogéré, politique — et qui termine à chaque édition par une confrontation avec la police — la question qui reste ouverte n'est plus de savoir s'il y a eu violence. C'est de savoir qui en porte la responsabilité, et jusqu'où la justice ira pour le déterminer.
L'enquête de l'IGPN, elle, ne fait que commencer.
Sources principales
- Marsactu — Enquête ouverte pour des violences policières en marge du carnaval de la Plaine
- Franceinfo — Dix-sept policiers blessés à Marseille lors d'affrontements
- France 3 Provence-Alpes-Côte d'Azur — Sept interpellations, des blessés légers et des « dégradations inacceptables »
- France Bleu Provence — Le lieu de mémoire de la rue d'Aubagne vandalisé
- Maritima — Le carnaval de la Plaine 2026 placé sous haute surveillance policière
- Europe 1 — Partiellement interdit, le carnaval sauvage de la Plaine vire à l'affrontement
- Collectif Marseille 1973 — Communiqué Instagram du 30 mars 2026 (témoignages anonymes, chiffres non recoupés indépendamment)
Cet article sera mis à jour au fil des développements de l'enquête de l'IGPN.
