La décision a fait peu de bruit hors d'Afrique. Elle révèle pourtant la face cachée d'une industrie qui pèse, à l'échelle continentale, plus de 12 milliards de dollars par an — celle des safaris privés, présentés comme un moteur du tourisme responsable, du financement de la conservation et de l'emploi local. La réalité documentée par les rapports gouvernementaux, les enquêtes journalistiques internationales et les ONG est plus contrastée : greenwashing assumé, élevages industriels masqués derrière une rhétorique conservatrice, montages financiers passant par des paradis fiscaux, déplacements de populations indigènes. Cet article passe en revue ce que les sources permettent d'établir, et ce qu'elles laissent dans l'ombre.
Pour comprendre ce qui se joue, il faut tenir deux idées en même temps. D'un côté, le safari, en tant qu'activité touristique, constitue dans plusieurs pays africains un pilier économique réel : il emploie des centaines de milliers de personnes, génère des recettes fiscales conséquentes, et finance — quand l'argent reste sur place — des dispositifs de conservation effectifs. De l'autre, une part substantielle du secteur opère selon des modèles qui mélangent tourisme animalier classique, chasse aux trophées, captation économique extra-territoriale, et conflits d'usage avec les populations locales.
La frontière entre les deux passe par des dispositifs précis, encadrés par des législations nationales très différentes d'un pays à l'autre. Cet article décrit ces dispositifs.
Le tourisme safari, pilier économique fragile
Le tourisme animalier africain n'est pas un loisir marginal. Selon des estimations reprises par plusieurs sources sectorielles, les safaris ont généré plus de 12 milliards de dollars de revenus annuels en Afrique avant la pandémie, sur un marché touristique continental d'environ 39 milliards. La répartition est inégale : les principaux bénéficiaires sont le Kenya, la Tanzanie, l'Afrique du Sud, le Botswana, la Zambie, l'Ouganda et le Rwanda.
L'emploi associé est massif. Au Kenya, le tourisme représentait avant le Covid plus de 8 % de l'emploi total, avec environ 1,1 million de postes liés au secteur, selon les chiffres consolidés par la presse internationale. En Tanzanie, le chiffre des emplois liés au safari est estimé à plusieurs centaines de milliers. En Afrique du Sud, l'industrie du voyage et du tourisme — dont le safari est l'un des piliers — emploie environ 600 000 personnes, selon les estimations de l'industrie sectorielle citées au moment de la pandémie.
Ces ordres de grandeur expliquent l'effet dévastateur du Covid. En 2020, le tourisme international vers l'Afrique a chuté de 93 %, selon les chiffres compilés par les organisations internationales. Des dizaines de milliers de travailleurs du secteur — guides, cuisiniers, conducteurs, gardes de réserve, personnels d'hôtellerie — ont perdu leurs revenus. Au Kenya, des reportages ont documenté des familles qui dépendaient de ces salaires et qui ont basculé en quelques semaines vers l'économie de survie : petits commerces, prêts informels, retour aux campagnes.
Cette dépendance est devenue, en elle-même, un argument politique des opérateurs : « sans nous, l'économie locale s'effondre ». L'argument est partiellement vrai. Il est aussi utilisé pour neutraliser les critiques sur les dérives du secteur.
L'industrie de l'élevage de lions, longue ombre du « safari »
Le cas le plus emblématique de ce qu'on appelle ici, en raccourci, « la face cachée » des safaris privés, est celui de l'industrie sud-africaine de l'élevage de lions en captivité. Le mécanisme, documenté depuis plus de dix ans par des ONG comme Blood Lions, World Animal Protection ou Born Free, est le suivant : des animaux sont élevés en captivité dès leur naissance, dans des fermes spécialisées ; ils sont parfois utilisés pour l'industrie touristique (séances de « cub petting » avec des lionceaux, bénévolat dans des sanctuaires factices) ; puis, à l'âge adulte, ils sont vendus à des opérateurs de chasse qui les libèrent dans des enclos plus ou moins grands, où ils sont abattus par des chasseurs étrangers — pratique appelée « chasse en boîte » ou « canned hunt ». Leurs ossements alimentent ensuite un marché d'exportation vers l'Asie, où ils servent de substitut au tigre dans certaines préparations traditionnelles.
L'ampleur de cette industrie a longtemps été sous-estimée. Le rapport ministériel sud-africain de février 2024, dit Rapport MTT (Ministerial Task Team), a documenté pour la première fois l'inventaire complet :
- 348 fermes d'élevage de lions en activité en Afrique du Sud ;
- environ 7 838 lions détenus en captivité dans ces structures ;
- une économie qui dépendait massivement de la chasse aux trophées, financée pour l'essentiel par des clients étrangers (Américains, Européens de l'Est, certains Européens de l'Ouest) ;
- un marché parallèle d'exportation d'os de lions, dont le statut juridique a évolué plusieurs fois au cours des années 2010.
Le contraste avec les populations sauvages est documenté. L'Afrique du Sud compte environ 3 500 lions à l'état sauvage, soit moins de la moitié du nombre détenu en captivité. À l'échelle continentale, les populations sauvages totales de lions africains sont estimées entre 20 000 et 25 000 individus, selon les organisations de conservation.
C'est dans ce contexte qu'Barbara Creecy, alors ministre de l'Environnement sud-africaine, a annoncé le 3 avril 2024, lors d'une conférence de presse au Cap, la décision du Cabinet d'arrêter l'élevage de lions à des fins commerciales dans le pays. La déclaration s'appuyait sur les recommandations du rapport MTT et confirmait une orientation déjà énoncée en 2021. Les éleveurs disposent désormais d'un délai de deux ans pour cesser volontairement leur activité et reconvertir leur modèle, avant que l'interdiction n'entre formellement en vigueur.
La portée de l'annonce est restée prudente. Aucun cadre légal complet n'existe encore : c'est une politique gouvernementale (Policy Position) approuvée par le Cabinet, qui doit ensuite être traduite par voie législative. Et des rapports publiés en août 2024, à l'occasion de la Journée mondiale du lion, ont documenté que certaines fermes continuent leurs activités en contravention des règles nationales et internationales — preuve que la transition prendra du temps.

Le « greenwashing » documenté
Au-delà du cas spécifique de l'élevage de lions, c'est la rhétorique générale du « safari durable » qui fait l'objet de critiques convergentes.
Le terme englobe une multitude de pratiques très différentes : voyages dans des réserves communautaires où les revenus reviennent effectivement aux populations locales ; séjours dans des lodges qui financent des programmes de conservation ; mais aussi opérations purement commerciales qui se contentent d'employer du personnel local et de planter quelques panneaux solaires pour décrocher un label « éco-responsable ».
La docteure Jennifer Lalley, co-fondatrice du tour-opérateur Natural Selection — elle-même engagée dans le segment durable — a, dans plusieurs prises de parole médiatiques, mis en garde contre l'écart entre marketing et réalité :
Plusieurs marqueurs caractéristiques du greenwashing dans le secteur ont été identifiés par les enquêtes spécialisées :
- Labels auto-décernés : un grand nombre d'opérateurs revendiquent des certifications « durables » qu'ils s'auto-attribuent ou qui sont délivrées par des organismes qu'ils financent eux-mêmes.
- Bénéfices locaux symboliques : recrutement de personnel issu des communautés voisines, sans transfert réel de propriété ni redistribution des marges.
- Surface protégée mise en avant, sans précision sur le mode de gestion ni sur la part des revenus réinvestie dans la conservation.
- Absence de transparence comptable : peu d'opérateurs publient le détail de leurs flux financiers, de leurs revenus locaux versus de leurs marges rapatriées à l'étranger.
- Couplage chasse-tourisme : certaines structures combinent activités de tourisme animalier (photographie, observation) et de chasse aux trophées, sans le mentionner dans leur communication grand public.
Ce qui frappe les observateurs, c'est moins l'existence du greenwashing — qui touche tous les secteurs du tourisme « vert » — que sa sophistication dans l'industrie du safari : il est souvent porté par des opérateurs eux-mêmes basés en Europe ou en Amérique du Nord, qui maîtrisent les codes du discours environnemental occidental.
L'argent du safari : les paradis fiscaux dans le circuit
L'autre dimension structurelle de la critique du secteur concerne sa financiarisation extra-territoriale.
L'enquête « Out of Africa, Into Tax Havens » publiée par le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) a documenté, à partir de leaks comptables, les mécanismes par lesquels certains tours-opérateurs africains routent leurs réservations et leurs flux financiers via des juridictions à faible fiscalité — îles Vierges britanniques, Maurice, certaines structures aux Bahamas — avant de redistribuer une fraction réduite des revenus dans les pays africains d'opération.
Le mécanisme, en lui-même, n'est pas illégal. Il pose en revanche un problème de captation de valeur : les pays qui hébergent physiquement les safaris — Kenya, Tanzanie, Afrique du Sud, Botswana — voient une partie des revenus du secteur leur échapper avant même d'avoir pu être taxée. Et les communautés locales qui supportent les conséquences directes (fréquentation, pression sur les ressources, restrictions d'usage des terres) en récupèrent une fraction encore plus faible.
Cet enjeu de localisation fiscale est devenu un sujet de débat dans plusieurs pays africains. Le Kenya, en particulier, a tenté ces dernières années de renforcer les obligations de déclaration fiscale des opérateurs, sans grand succès apparent. La Tanzanie a mis en place des taxes spécifiques sur les nuitées en lodges privés. Mais l'asymétrie entre l'agilité des opérateurs internationaux et la capacité administrative des États reste structurelle.
Le modèle kényan : la chasse interdite depuis 1977
Tous les pays africains n'ont pas le même rapport au safari. Le Kenya a fait, dès les années 1970, le choix opposé à celui de plusieurs voisins : il a interdit la chasse sportive en 1977, par le Wildlife Conservation and Management Act. La décision, prise sous la présidence de Jomo Kenyatta, avait été motivée par la chute spectaculaire des populations animales : une décennie d'exploitation cynégétique intensive avait fait disparaître la moitié de certaines espèces emblématiques.
Le Kenya a donc, depuis quarante-huit ans, fait le pari du tourisme animalier non létal : observation, photographie, séjours en lodges. Ce pari a été économiquement payant pendant longtemps — le pays attirait, avant la pandémie, plus d'un million de visiteurs étrangers par an, principalement venus pour la faune. Le tourisme « photographique » contribuait à plus de 10 % du PIB national, selon les estimations courantes.
Le ban kényan a été régulièrement attaqué par les lobbies de la chasse, qui mettent en avant les déclins ultérieurs de certaines populations sauvages — notamment dans les zones non-protégées du nord du pays, où le tourisme ne génère pas de revenus suffisants pour compenser la pression humaine. L'argument est utilisé pour soutenir que « la chasse régulée serait un meilleur outil de conservation que la prohibition ». Le débat, technique, divise les conservationnistes.
Mais la position du gouvernement kényan, elle, n'a pas bougé. En 2024, le ministère de l'Environnement et le Kenya Wildlife Service ont publiquement réaffirmé l'interdiction de la chasse aux trophées, en réponse à des propositions de levée partielle. Le pays continue d'apparaître, dans la cartographie continentale du secteur, comme une exception structurante : tourisme animalier intense, chasse aux trophées proscrite.
Le coût pour les communautés locales
Le dernier volet — souvent le moins couvert — concerne l'impact social des grands dispositifs de safari privé sur les populations qui vivent à proximité ou dans les zones converties en réserves.
Le modèle de « conservation forteresse », hérité de l'époque coloniale et adapté à l'ère contemporaine, repose souvent sur la création de parcs gardés, où l'accès est régulé pour préserver la faune. Ce dispositif a un coût documenté : il a, dans plusieurs cas, entraîné des déplacements forcés de populations indigènes — Maasaï en Tanzanie autour de Loliondo et Ngorongoro, Bushmen au Botswana autour du Central Kalahari Game Reserve, Batwa dans plusieurs pays d'Afrique centrale et de l'Est.
Le terme employé par les ONG de défense des droits autochtones est celui de « réfugiés de la conservation » : des personnes déplacées non par une guerre ou par un projet industriel, mais par la création de zones protégées dont l'accès leur est soudain restreint, sur des territoires où elles vivaient parfois depuis plusieurs générations.
Le débat est complexe. La conservation a un sens écologique réel, et certaines zones doivent être protégées des pressions humaines pour éviter l'effondrement des populations animales. Mais le modèle dominant — où les bénéficiaires économiques (touristes occidentaux, opérateurs internationaux, gouvernements nationaux) sont structurellement distincts des populations qui supportent les coûts (familles déplacées, restrictions d'usage des terres, conflits homme-faune) — a fait l'objet de critiques académiques et activistes de plus en plus précises au cours des années 2010 et 2020.
Plusieurs pays expérimentent désormais des modèles communautaires : des zones de conservation où les populations locales restent propriétaires foncières, perçoivent une part des recettes touristiques, et participent à la gouvernance des dispositifs. Le Botswana, la Namibie et certaines régions du Kenya ont engagé des expériences en ce sens. Les bilans sont mitigés, mais ils ouvrent une alternative au modèle classique.
Et le climat ?
Une dernière dimension, plus globale, n'est pas spécifique aux safaris mais les concerne directement : l'empreinte carbone du tourisme international long-courrier. Le secteur du tourisme représente environ 8 % des émissions mondiales de CO₂, et le safari est, par nature, une activité qui implique des vols longs depuis l'Europe ou les Amériques.
L'argument est souvent éludé dans le discours « safari durable » — qui se concentre sur la durabilité sur place (énergie solaire des lodges, recyclage, recrutement local) sans aborder la question du transport aérien qui en est la condition économique. C'est l'une des contradictions structurelles du segment : un séjour « bas carbone » de quinze jours, dont l'accès suppose un aller-retour intercontinental représentant la majorité de l'empreinte totale.
Le sujet revient régulièrement dans les rapports d'organisations comme l'Organisation mondiale du tourisme ou le Forum économique mondial, sans qu'une réponse opérationnelle ait émergé. Le secteur, par construction, n'est pas en mesure de résoudre cette contradiction sans renoncer à une part substantielle de sa clientèle.
Ce que la décision sud-africaine change — et ce qu'elle ne change pas
L'annonce d'avril 2024 marque, dans la cartographie du secteur, un point d'inflexion réel. C'est la première fois qu'un grand pays de safari acte la sortie d'une industrie d'élevage de masse d'une espèce iconique. Elle inscrit en politique publique ce que les ONG demandaient depuis quinze ans. Elle aligne l'Afrique du Sud sur le Kenya — au moins sur la question des lions captifs.
Mais elle ne change pas le modèle global. Les revenus des safaris restent majoritairement captés à l'étranger ; les flux financiers continuent de passer, pour une partie significative, par des juridictions extraterritoriales ; le greenwashing reste, à l'échelle continentale, un risque structurel pour la crédibilité du secteur ; et les populations indigènes déplacées par l'expansion des zones protégées attendent toujours, dans la plupart des cas, une reconnaissance et une réparation effectives.
Le débat sur ce que devrait être un safari réellement « éthique » est, au fond, un débat sur ce que doit être le tourisme à l'âge du changement climatique et des inégalités globales. Faut-il continuer à promouvoir des séjours long-courriers comme principal vecteur de financement de la conservation ? Faut-il, au contraire, réorienter ce financement vers des dispositifs publics ou philanthropiques moins dépendants du tourisme ? Faut-il privilégier des modèles communautaires où le voyageur n'est plus consommateur mais hôte ? Aucun consensus n'émerge.
Sur le terrain, une autre question, plus terre-à-terre, mobilise les opérateurs et les autorités. Comment rendre la traçabilité des chaînes touristiques — qui contrôle réellement chaque lodge, où vont effectivement les revenus, quels animaux sont chassés ou observés dans quelles zones — sans étouffer un secteur dont des centaines de milliers d'emplois locaux dépendent ? La réponse ne sera pas trouvée par un acteur unique. Elle suppose une articulation entre réglementation nationale (comme celle de l'Afrique du Sud sur les lions), engagement des opérateurs (transparence des flux et certifications crédibles), vigilance des médias et des ONG, et information des voyageurs eux-mêmes.
C'est cette dernière dimension qui justifie qu'on en parle, simplement. Un voyageur informé peut, en choisissant son tour-opérateur, son lodge, son type de séjour, peser à la marge sur ce que devient le secteur. Le pouvoir individuel est faible. Pris ensemble, à l'échelle d'un marché de douze milliards de dollars par an, il est réel.
Sources
- Daily Maverick — Cabinet approves end to captive breeding of lions and rhinos, 30 mars 2024
- Down to Earth — Blood Lions no more as South Africa to stop captive breeding of big cats, 4 avril 2024
- Phys.org — South Africa to end captive lion breeding for hunting, 3 avril 2024
- IOL — Barbara Creecy reveals plans to end captive lion breeding for hunting, 3 avril 2024
- Reuters / U.S. News — South Africa Lion Breeders Face Uncertain Future After Ban, 30 août 2024
- Down to Earth — World Lion Day 2024: Shocking Practices Continue in South Africa's Captive Lion Farms, août 2024
- EMS Foundation — The State of South Africa's Captive Lion Industry 2024: Kicking the Can Further Down the Road, décembre 2024
- World Animal Protection — South Africa: mandatory phase-out of lion breeding, avril 2024
- Aviation Benefits — The Impact of COVID-19 on Africa's Safaris
- Africa Briefing — Africa's safari tourism market to reach $34.5bn by 2033, octobre 2025
- Business Daily Africa — New wildlife law sparks fears over status of sport hunting ban, 2014
- County 254 — What Kenya's Trophy Hunting Ban Means and Why It Matters, décembre 2025
- National Geographic France — Plus durables, éthiques et responsables : les nouveaux safaris africains, octobre 2024 (entretien avec Jennifer Lalley)
- ICIJ — Out of Africa, Into Tax Havens (Consortium international des journalistes d'investigation)
- Inquirer / AFP — South Africa to ban breeding lions in captivity for hunting, mai 2021
- Wikipedia — Elephant hunting in Kenya (chiffres de tourisme photographique kényan)