Les guerres qu'on ne regarde plus

Soudan, Yémen, RDC, Birmanie, Haïti, Sahel : six conflits, plus de 30 millions de déplacés, des centaines de milliers de morts. Et un silence médiatique qui n'a jamais été aussi assourdissant.

En 2024, la crise humanitaire au Cameroun a été mentionnée dans 28 800 articles en français, anglais, espagnol et arabe à travers le monde.

La même année, la guerre en Ukraine a été mentionnée dans 451 000 articles.

Soit un ratio de 1 contre 15. Pourtant, le Cameroun figure depuis trois ans en tête de la liste des « crises de déplacement les plus négligées au monde », publiée chaque année par le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC). Un million de personnes y vivent en situation de déplacement forcé. Le plan humanitaire de l'ONU pour le pays a été financé à 45 % en 2024. Personne ou presque n'en a parlé.

Cette asymétrie n'est pas un accident. C'est une mécanique. Une mécanique qui a un nom — la fatigue de l'attention — et des conséquences très concrètes : moins d'articles, moins de financements, moins de pression politique, moins d'aide. Plus de morts.

Voici ce qui se passe pendant que personne ne regarde.


Soudan : la pire crise humanitaire du monde

Trois ans après le début de la guerre civile entre l'armée du général al-Burhane et les Forces de soutien rapide du général Hemedti, le 15 avril 2023, le Soudan détient désormais un titre macabre : première crise humanitaire au monde selon les Nations unies.

Les chiffres donnent le vertige. 34 millions de Soudanais ont besoin d'aide humanitaire — soit presque les deux tiers de la population. 21 millions sont en insécurité alimentaire aiguë. La famine a été officiellement déclarée dans dix régions du pays, dont le camp de déplacés de Zamzam, presque vidé après la chute d'El-Fasher fin octobre 2025. Plus de 2 000 personnes ont été tuées dans des attaques contre des établissements de santé depuis le début de la guerre, selon l'OMS. Et plus de 100 travailleurs humanitaires ont perdu la vie.

Pour la seule période janvier–mi-mars 2026, le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a recensé plus de 500 civils tués par des frappes de drones, principalement dans la région stratégique du Kordofan. À la mi-avril 2026, ce chiffre passait à près de 700 morts.

Tom Fletcher, secrétaire général adjoint de l'ONU aux Affaires humanitaires, parle d'« échec de la communauté internationale ». Pour la militante soudanaise Hala Alkarib, devant le Conseil des droits de l'homme : « Le Soudan n'est plus seulement un champ de bataille. Il est devenu un foyer d'instabilité susceptible d'embraser la Corne de l'Afrique et le Sahel. »

Combien d'articles dans la presse mondiale ? Une fraction infime de l'attention reçue par Gaza ou l'Ukraine.


RDC : six millions de morts depuis 1996

À l'est de la République démocratique du Congo, la guerre n'a jamais vraiment cessé.

Depuis 1996, les deux guerres du Congo et l'état de conflit permanent dans les provinces du Nord-Kivu et Sud-Kivu auraient fait plus de six millions de morts, selon des estimations des Nations unies. C'est, en chiffres bruts, le conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale.

En janvier 2025, le Mouvement du 23 mars (M23), groupe armé soutenu par le Rwanda selon plusieurs rapports onusiens, s'est emparé de Goma, capitale du Nord-Kivu. Au moins 2 900 personnes ont été tuées dans la prise de la ville. Plus de 700 000 personnes ont été déplacées entre janvier et février 2025. En février, c'est Bukavu, capitale du Sud-Kivu, qui tombait à son tour.

IndicateurRDC, données les plus récentes
Personnes déplacées internes6,9 millions (avril 2026)
Personnes ayant besoin d'aide humanitaire14,9 millions (plan ONU 2026)
Personnes ciblées par l'aide7,3 millions (faute de fonds)
Morts depuis 1996plus de 6 millions (estimation ONU)
Déplacés projetés fin 20269 millions (HCR)
Budget humanitaire demandé pour 20261,4 milliard $

Selon le Fonds des Nations unies pour la population, les violences sexuelles ont augmenté d'un tiers en 2025 par rapport à 2024. Quatre femmes meurent chaque heure en couches en RDC, ou de complications liées à la grossesse — l'un des taux de mortalité maternelle les plus élevés au monde. Le Programme alimentaire mondial estime qu'un Congolais sur quatre ne peut couvrir ses besoins alimentaires de base.

L'est du pays abrite par ailleurs les plus grandes réserves mondiales de coltan, minerai stratégique essentiel à l'industrie des smartphones, des avions et de la défense. Personne, en pratique, ne fait le lien — du moins pas dans la presse francophone.


Yémen : onze ans de guerre, 28 % de financement

En mars 2026, le Yémen a franchi le cap des onze ans de guerre.

L'ONU estime à plus de 377 000 morts le bilan cumulé du conflit, victimes des combats et de leurs conséquences indirectes — famine, choléra, effondrement des services de santé. Plus de 80 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté avant même la dernière vague d'intensification.

Aujourd'hui, 18 millions de personnes souffrent d'insécurité alimentaire au Yémen. Le pays connaît, parallèlement, l'une des pires crises de l'eau au monde. La saison des pluies de août 2025 a provoqué des inondations dévastatrices sur tout le territoire, aggravant des besoins déjà non couverts.

La couverture médiatique française du Yémen, qui avait connu un pic en 2018-2019, est aujourd'hui quasi-inexistante en dehors des cycles d'attention liés aux attaques des Houthis sur la mer Rouge. Pourtant, la France reste l'un des principaux fournisseurs d'armes à la coalition saoudo-émirienne engagée dans le conflit depuis 2015 — plus de 8 milliards d'euros de matériel militaire livré entre 2015 et 2020.


Birmanie : 7 000 civils tués, et le silence

Le 1ᵉʳ février 2021, l'armée birmane prenait le pouvoir lors d'un coup d'État, mettant fin à dix ans de transition démocratique. Cinq ans plus tard, le bilan dépasse les 7 000 civils tués par la junte selon Amnesty International, 3,5 millions de personnes déplacées, et plus de 6 000 morts documentés par des experts indépendants des Nations unies.

Les méthodes ne laissent que peu de doute sur leur caractère systématique. Selon des rapports d'experts onusiens cités par l'ONU :

« Près de 2 000 personnes ont été tuées sous la garde des forces de la junte, 365 ont été tuées d'une balle dans la tête et 215 ont été brûlées vives. Les décapitations, le démembrement et la défiguration des corps sont scandaleusement fréquents. »

En mars 2025, un séisme dévastateur a frappé la région de Sagaing et le centre du pays, faisant près de 4 000 morts supplémentaires. Le cessez-le-feu humanitaire alors décrété par la junte a été violé par son armée dans les jours qui ont suivi, selon les ONG sur place. Et les élections de décembre 2025 organisées par le régime militaire — sans la dirigeante civile élue Aung San Suu Kyi, toujours détenue — n'ont été reconnues par presque aucun État démocratique.

La couverture médiatique francophone se réduit, dans les meilleurs mois, à quelques articles dispersés.


Haïti : 90 % de la capitale aux mains des gangs

À deux heures et demie d'avion de Miami, l'État haïtien est en train de cesser d'exister.

Selon le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme, au moins 5 500 personnes ont été tuées dans des violences liées aux gangs entre mars 2025 et mi-janvier 2026. 1,45 million de personnes sont déplacées à l'intérieur du pays — chiffre en hausse de un tiers en moins d'un an. Les groupes criminels, alliés au sein de la coalition « Viv Ansanm », contrôlent désormais environ 90 % de la capitale, Port-au-Prince, et se sont étendus à trois des dix départements du pays.

Pour donner une dimension matérielle à l'effondrement : 10 % seulement des établissements hospitaliers sont pleinement opérationnels. 40 % du personnel médical a quitté le pays. À Port-au-Prince, les deux tiers des structures de santé sont partiellement opérationnelles ou hors service après avoir été attaquées, pillées ou incendiées. Un seul hôpital public doté de capacités chirurgicales reste en fonction dans la capitale, constamment surchargé.

En octobre 2025, l'ouragan Melissa a inondé plusieurs régions du pays, faisant 43 morts supplémentaires. En septembre 2025, le Conseil de sécurité de l'ONU a autorisé la transformation de la mission multinationale de soutien à la sécurité en « Force de répression des gangs » (GSF), une force de jusqu'à 5 550 membres dont les premiers effectifs sont arrivés en avril 2026.

L'aide humanitaire internationale, elle, n'a été financée qu'à un quart des besoins en 2025.


Sahel : la guerre que l'Europe a quittée

Depuis le départ des forces françaises de Mali (2022), Burkina Faso (2023) et Niger (2023), le Sahel central est plongé dans une dégradation sécuritaire vertigineuse — qui s'accompagne, du côté français, d'un effondrement quasi-total de la couverture médiatique.

Le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à al-Qaïda, étend son emprise. L'État islamique au Sahel progresse en parallèle. Et selon l'Indice mondial du terrorisme 2026, publié par l'Institut pour l'économie et la paix, les trois pays du Sahel central occupent désormais le triste podium mondial :

  • Burkina Faso : 2ᵉ pays au monde le plus touché par le terrorisme (score 8,32)
  • Niger : 3ᵉ (7,82)
  • Mali : 4ᵉ (7,59)

Le 25 avril 2026, une attaque coordonnée du JNIM et du Front de libération de l'Azawad (FLA) a frappé simultanément Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao, Bourem et Kidal. La ville de Kidal est tombée. Le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, a été tué. C'est l'événement militaire le plus important du Sahel depuis la prise initiale du nord du Mali en 2012. Il n'a fait, dans la presse française, que quelques entrefilets.

Pendant ce temps, le Bénin voisin a vu le nombre de victimes du terrorisme augmenter de 70 % entre 2024 et 2025. Et la menace progresse vers les pays côtiers du golfe de Guinée, ce qui pourrait, dans les années à venir, se traduire concrètement par une nouvelle vague migratoire vers l'Europe — et une nouvelle vague de couverture médiatique alors qu'il sera trop tard pour comprendre ce qui s'est joué depuis cinq ans.


Le top 10 des oubliés

Chaque année, le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) publie sa liste des dix crises de déplacement les plus négligées au monde, fondée sur trois critères mesurables : financement humanitaire, attention médiatique, engagement politique international. Voici la liste pour 2025.

RangPaysRégion concernée
1CamerounRégions anglophones, extrême-nord, réfugiés centrafricains
2ÉthiopieTigré, Amhara, Oromia, chocs climatiques
3MozambiqueCabo Delgado, première fois sur la liste
4Burkina FasoInsurrection djihadiste, déplacements internes
5MaliInsurrection djihadiste, conflit FLA
6NigerFrontière du Lac Tchad, Sahel central
7HondurasViolence des gangs, déplacements
8RDCNord-Kivu et Sud-Kivu
9TchadRéfugiés du Soudan, Lac Tchad
10SoudanConflit en cours depuis 2023

Une donnée comparative résume tout :

Soit, encore une fois, un ratio de 1 contre 15 entre la première crise oubliée et la guerre la plus médiatisée. Avec, en parallèle, des besoins humanitaires souvent comparables.


La mécanique de l'oubli

Comment une telle asymétrie est-elle possible ?

Elle s'explique par trois facteurs structurels qui se conjuguent.

1. La proximité géographique. Les médias couvrent davantage les conflits proches de leurs sociétés. C'est valable pour la presse occidentale comme pour la presse asiatique ou arabe. La guerre en Ukraine, en plein centre de l'Europe, parle aux Européens. Celle au Sahel, deux fois plus meurtrière, leur paraît lointaine.

2. La fatigue de l'attention. Selon le Digital News Report 2025 du Reuters Institute, 40 % des publics dans le monde évitent désormais activement les actualités. C'est un record absolu. Les raisons les plus fréquemment évoquées : « trop de mauvaises nouvelles », « sentiment d'impuissance », « sujet émotionnellement épuisant ». Plus une crise est longue, plus elle perd de l'attention. Le Yémen, à 11 ans de guerre, en est l'exemple parfait.

3. L'intérêt géopolitique. Comme le résume Jan Egeland, secrétaire général du NRC :

À ces trois facteurs s'ajoute, depuis 2022, une concurrence informationnelle sans précédent. La guerre en Ukraine, puis la guerre à Gaza à partir d'octobre 2023, ont absorbé une part énorme de l'attention médiatique mondiale. Selon une étude citée par le NRC, Gaza et Ukraine ont reçu en 2024 environ 58 et 19 articles par jour dans les principaux médias anglophones, contre 1,5 article par jour pour la RDC et 0,06 pour le Tchad.

Silhouettes floues de personnes en mouvement, évoquant une atmosphère de chaos et d'urgence. Ambiance sombre et dramatique.
Une scène floue de personnes en mouvement, symbolisant l'éloignement et l'oubli des conflits oubliés.


Ce que coûte le silence

L'oubli n'est pas neutre. Il a des conséquences.

Sur les financements. Les plans humanitaires des Nations unies sont systématiquement sous-financés depuis 2023. En 2024, le Global Humanitarian Overview de l'OCHA notait un manque à gagner de 25,3 milliards de dollars — soit, en équivalent, l'équivalent d'à peine 3,7 jours de dépenses militaires mondiales. Pour mettre les choses en perspective : le Yémen à 28 %, le Cameroun à 45 %, Haïti à 25 %, la RDC environ à la moitié de ce qu'elle demandait.

Sur la protection des civils. Quand une crise n'est pas couverte, les pressions diplomatiques pour l'arrêt des violences s'évaporent. Les acteurs armés agissent en toute impunité, comme le rappelle le rapport NRC :

Sur la mémoire. Une guerre que personne ne raconte n'existe pas, dans le sens politique du terme. Elle ne génère ni mobilisation, ni indignation, ni précédent. Elle peut se reproduire dix fois dans la même région, sans qu'aucune leçon ne soit tirée.

Sur la santé démocratique. Une presse qui ne couvre que ce qui plaît à son audience cesse, à terme, d'être une presse. Elle devient un service de divertissement émotionnel.


Ce que ça change pour vous

Cet article n'a pas vocation à hiérarchiser les souffrances. Une victime à Gaza n'est pas plus ou moins importante qu'une victime au Soudan. Toutes les guerres méritent d'être couvertes. Le problème n'est pas que Gaza ou Ukraine reçoivent trop d'attention. C'est que les autres en reçoivent trop peu.

Quelques gestes concrets pour un lecteur qui souhaite contrer la fatigue de l'attention :

  • S'abonner à au moins un média qui couvre ces zones. Le Monde a une rubrique Afrique solide, Mediapart couvre le Sahel et la RDC, The Continent est un excellent magazine panafricain, Africa Is a Country aussi. Pour le Yémen, Birmanie, Haïti : Al Jazeera English, The Guardian, Reuters.
  • Diversifier ses sources. Suivre des journalistes locaux ou des correspondants permanents sur les réseaux sociaux — leurs comptes valent souvent mieux que les bulletins-fleuve des grands médias français.
  • Soutenir les ONG qui agissent dans ces zones. Médecins Sans Frontières, Action contre la Faim, Comité international de la Croix-Rouge, Conseil norvégien pour les réfugiés travaillent dans la quasi-totalité des conflits cités plus haut.
  • Refuser le « tri » émotionnel. Le ressenti d'impuissance face à une multiplication de mauvaises nouvelles est compréhensible. Mais la réponse n'est pas de fermer les yeux — c'est d'y répondre par une attention plus organisée et plus durable.

La vraie question

À la fin, la question n'est pas de savoir si les médias couvrent assez Gaza ou l'Ukraine. C'est de savoir si nous, lecteurs, sommes capables de tenir une attention équitable sur des souffrances qui ne se ressemblent pas, qui se déroulent simultanément, qui n'ont ni le même décor ni le même rythme.

Cette capacité est devenue rare. Elle se travaille. Elle se cultive. Elle se choisit, chaque matin, devant son smartphone.

C'est ce que fait Kero Média en publiant cet article. C'est ce que vous avez fait en le lisant jusqu'au bout.

L'attention, comme le don, est un acte politique.

Gros plan sur un œil humain, reflétant des textures sombres et des nuances de gris, symbolisant la souffrance et l'indifférence.
Un gros plan sur un œil, symbole de l'attention portée aux souffrances humaines à travers le monde.


Sources principales


Cet article fait partie d'une série sur les transformations de l'information humanitaire et les zones d'ombre du journalisme international. Si vous travaillez dans une de ces zones — journaliste local, humanitaire, chercheur — et souhaitez nous transmettre un témoignage ou une donnée, écrivez-nous à hello@kero.media.