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Interviews · Igor — Volontaire ukrainien

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Ukraine, ce que l'État ne fait plus

Rentré de Finlande un mois avant l'invasion, Igor n'a jamais repris la route. Volontaire civil sans statut ni soutien, il répare les véhicules qui reviennent du front et ramène les corps de ceux qui n'en reviennent pas. Là où l'État recule, des hommes comme lui tiennent un pays à bout de bras.

Credit : Ike Reportage

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Ukraine, ce que l'État ne fait plus

« Juste le mot volontaire, et c'est tout »

Rencontre avec Igor, volontaire civil sur les lignes de front ukrainiennes.

Igor a passé dix ans en Finlande. Il y vivait, il y travaillait. Il est rentré en Ukraine un mois avant l'invasion russe. Par hasard, par intuition — il ne sait plus bien lui-même. Depuis, il est resté.

Il n'a pas rejoint l'armée. Il n'a pas fui non plus. Il a choisi une troisième voie, celle que l'État ukrainien ne reconnaît plus : il est volontaire civil. Il répare des véhicules abîmés par les combats, les rapatrie aux lignes de front, apprend seul la médecine tactique « pour pouvoir aider quelqu'un, ou moi-même ».

Il paie son essence. Il n'a ni statut, ni protection, ni soutien financier.

« Je suis volontaire. Juste le mot volontaire, et c'est tout. »

Un pays qui tient à bout de bras

Au fil de la conversation, Igor décrit ce qu'il voit depuis le bas. Une réalité bien éloignée des récits que l'on tient en Occident.

  • 10 à 15 % seulement de la population civile soutiendrait réellement l'effort de guerre, selon lui
  • L'État est absent pour les civils comme pour les volontaires
  • Les véhicules, les drones, la médecine tactique : tout passe par des dons, des familles de soldats, des bénévoles

Sur la corruption, Igor pèse chacun de ses mots. Il sait qu'il en dit déjà trop.

« Si je parle maintenant, je peux me faire du mal très sérieusement. »

Il finit par lâcher cette phrase, qui dit tout :

« Cet argent, il est dans les canapés de quelqu'un. »

L'argent qui manque pour les drones. L'argent qui manque pour les voitures. L'argent qui, selon Igor, n'arrive jamais jusqu'à ceux qui meurent pour qu'il existe encore un pays.


Ses morts, son silence

Quand nous lui demandons s'il a perdu des proches, Igor répond brièvement. Oui. Puis il demande à passer à la question suivante.

Nous respectons son silence. Ce silence est, en soi, une information.


La Russie, l'Europe, et ce qui vient

Igor ne fait pas de distinction entre les soldats russes, les civils russes et le gouvernement russe. Pour lui, les trois ne font qu'un.

« Si nous ne les repoussons pas ici, et si nous ne transformons pas cette grande Russie en un tout petit village, ils iront plus loin. Sur toute l'Europe. »

Sur l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, il est pragmatique. Il ne croit pas que cela déclencherait un conflit global. Il rappelle surtout une chose que l'Occident a oubliée : l'Ukraine avait la bombe nucléaire. Elle y a renoncé en 1994, en échange de garanties de sécurité signées notamment par les États-Unis.

« Ces accords ne fonctionnent plus aujourd'hui. »

« On s'habitue »

Nous lui demandons comment la guerre a changé sa santé mentale, celle de ses proches. Sa réponse est presque désarmante de calme.

« Au début, c'était incompréhensible. On ne connaissait la guerre qu'à travers la télévision. Ce n'était pas cette guerre-là. Maintenant, on s'est plus ou moins habitués. »

Il cite son grand-père :

« L'homme est un animal qui s'habitue à tout. »

Aux coupures d'électricité. Aux écoles interrompues. Aux alertes. À la guerre.

Nous lui demandons s'il existe, quelque part en Ukraine, un endroit encore sûr. Il répond sans hésiter :

« Non. Il peut y avoir des endroits relativement sûrs. Pourquoi relativement ? Parce qu'aujourd'hui, un missile peut tomber ici. Demain, il peut tomber en plein centre de Lviv. Il n'y a pas d'endroit sûr à 100 % en Ukraine. »

La voiture derrière lui

À la fin de l'interview, Igor nous montre le véhicule garé derrière lui. Il revient de Tchassiv Yar. Il a été mitraillé.

« Des soldats étaient à l'intérieur. Ils revenaient de mission. Ils sont tombés sous un tir. Les militaires sont morts. Leurs frères d'armes ont récupéré la voiture. La voiture est ici. Eux sont enterrés. »

Il nous remercie. Nous le remercions.


Ce qu'Igor souhaite

Une seule chose, dite simplement, à la toute fin :

« Je souhaite la paix. La victoire. Un ciel paisible. »

Cette interview a été réalisée dans le cadre du documentaire Ukraine, dans l'ombre de la guerre, tourné seul, caméra à la main, pendant trois mois sur les lignes de front ukrainiennes.

Les propos d'Igor ont été traduits de l'ukrainien. Certains passages ont été volontairement laissés de côté, à sa demande, pour sa sécurité.