Le monde va mieux qu'on ne le pense (mais pas comme on le croit)

Pauvreté divisée par 4 en une génération. Mortalité infantile en chute libre. 5,9 milliards d'humains connectés à Internet. Mais aussi : 61 conflits armés en 2024, un record depuis 1946. Comment tenir ensemble les deux faces du réel ?

Si vous demandez à un Français moyen comment va le monde, il y a de bonnes chances qu'il vous réponde : « mal ». Selon un sondage Ipsos de 2023, 71 % des Français pensent que le monde se dégrade.

Si vous lui demandez ensuite, plus précisément, si la pauvreté extrême a augmenté ou diminué dans les vingt dernières années, il y a aussi de bonnes chances qu'il réponde « augmenté ».

Cette réponse est fausse.

Et c'est précisément cette dissonance — entre ce que disent les chiffres et ce que nous croyons percevoir — que cet article propose d'examiner. Avec une boussole simple : ne céder ni au catastrophisme, ni au triomphalisme.


L'expérience des chimpanzés

L'idée que nous avons collectivement une vision faussée du monde n'est pas une intuition. C'est un fait documenté par le médecin et statisticien suédois Hans Rosling dans son livre posthume Factfulness (2018).

Dans des centaines de conférences, dans des dizaines de pays, Rosling a posé treize questions de connaissance générale sur l'état du monde — Combien de filles vont à l'école dans les pays à faible revenu ? Quelle proportion de la population mondiale vit en extrême pauvreté ? Combien d'enfants ont reçu au moins un vaccin ? Chaque question avait trois réponses possibles, dont une nettement optimiste.

Les résultats ont été constants, toutes catégories confondues : journalistes, médecins, banquiers, étudiants en sciences politiques, lauréats du prix Nobel.

Rosling a baptisé ce phénomène le « biais de négativité » — l'un des dix biais cognitifs qu'il identifie comme déformant notre lecture du monde. « Les bonnes nouvelles ne sont pas des nouvelles », écrivait-il. « Les progrès graduels ne sont pas des nouvelles. Et donc ils ne sont presque jamais racontés. »

Il ne s'agit pas de nier les drames qui font la une. Il s'agit de comprendre qu'ils en font la une précisément parce qu'ils sont exceptionnels. Une école qui ouvre n'attire pas les caméras. Une école qui brûle, oui.


La pauvreté divisée par quatre

Commençons par le chiffre le plus spectaculaire — et le moins connu.

En 1990, 38 % de la population mondiale vivait sous le seuil d'extrême pauvreté défini par la Banque mondiale, soit avec moins de 2,15 dollars par jour (en parité de pouvoir d'achat).

En 2024 : 8,5 %.

Cette transformation est l'une des plus rapides de l'histoire humaine. Pour donner une idée de l'échelle : entre 1990 et aujourd'hui, chaque jour, en moyenne, 130 000 personnes sont sorties de l'extrême pauvreté. Tous les jours. Pendant 34 ans.

Indicateur19902024
Pauvreté extrême mondiale38 %8,5 %
PIB mondial par habitant (en PPA, dollars constants 2021)10 300 $environ 22 000 $
Espérance de vie à la naissance64 ans (monde)73 ans
Mortalité des moins de 5 ans (pour 1 000 naissances)93,537,4

Cette baisse spectaculaire de la pauvreté est principalement due à la convergence économique d'une partie de l'Asie. La Chine seule a fait passer 800 millions de personnes au-dessus du seuil d'extrême pauvreté entre 1981 et 2018. Le Vietnam a vu son PIB par habitant passer de 700 dollars en 1986 à près de 4 500 dollars en 2023.

Mais — et c'est le premier des angles de contradiction qu'il faut tenir — ce mouvement ralentit fortement depuis 2020. Selon la Banque mondiale, les pays à faible revenu sont aujourd'hui plus pauvres qu'avant la pandémie. La réduction de la pauvreté est « presque à l'arrêt », alerte l'institution.

« La bataille mondiale pour mettre fin à l'extrême pauvreté ne sera pas gagnée tant qu'elle ne sera pas gagnée dans les 26 pays les plus pauvres. » — Ayhan Kose, économiste à la Banque mondiale

Des millions d'enfants qui vivent

Si un seul chiffre devait résumer le progrès humain des trente dernières années, ce serait peut-être celui-là.

En 1990, un enfant sur dix ne vivait pas jusqu'à son cinquième anniversaire. Aujourd'hui : un sur vingt-sept. La mortalité des moins de 5 ans est passée de 93,5 décès pour 1 000 naissances en 1990 à 37,4 décès pour 1 000 naissances en 2024.

Cette baisse a plusieurs moteurs : vaccinations, soins maternels, eau potable, assainissement, antibiotiques, moustiquaires imprégnées contre le paludisme. Selon une étude publiée dans The Lancet, les programmes mondiaux de vaccination ont sauvé au moins 154 millions de vies depuis 1974 — l'équivalent de la population du Bangladesh entier.

Plusieurs pays ont accompli des transformations qui défient le réalisme. Le Rwanda, le Cambodge, le Malawi et la Mongolie ont vu leur mortalité infantile baisser de plus de 75 % depuis 2000.

Mais là encore, la cadence ralentit. Sur les cinq dernières années, le rythme de baisse mondial s'est nettement réduit. Les conflits, les pandémies et les crises économiques ont stoppé certaines trajectoires.

Un professionnel de santé prépare un vaccin, essentiel pour réduire la mortalité infantile dans le monde.


L'école et l'écran

Une autre rupture massive concerne l'accès aux savoirs.

L'alphabétisation des adultes est passée d'environ 81 % en 2000 à 87-88 % en 2024 selon l'UNESCO. Le taux d'achèvement de l'école primaire est passé de 78 % en 1990 à 88 % aujourd'hui — une massification scolaire réelle, particulièrement spectaculaire dans certains pays. Au Bangladesh, le taux d'achèvement du primaire est passé de 34 % en 1990 à 90 % en 2024.

Pendant ce temps, l'autre rupture invisible se joue à travers les écrans.

Cette explosion ne signifie pas que tout va mieux : elle apporte aussi désinformation, addictions, surveillance, polarisation. Mais elle représente, factuellement, la plus grande extension d'accès à l'information de toute l'histoire humaine. Plus de gens ont accès à un médecin en ligne aujourd'hui qu'à un médecin tout court il y a trente ans.

Une nuance s'impose néanmoins : la qualité de l'apprentissage ne suit pas toujours la quantité. L'UNESCO estime qu'au moins 250 millions d'enfants scolarisés dans le monde ne savent pas lire correctement à 10 ans. Le diplôme primaire ne garantit pas la maîtrise des fondamentaux.


L'eau et l'invisible

C'est probablement le progrès le moins raconté, et l'un des plus décisifs.

En 2015, 68 % de la population mondiale avait accès à de l'eau potable gérée en sécurité. En 2024 : 74 %. Pour l'assainissement géré en sécurité (toilettes raccordées, traitement des eaux usées), on est passé de 48 % à 58 % sur la même période.

Ces chiffres semblent abstraits. Ils ne le sont pas. Un milliard d'êtres humains de plus boivent aujourd'hui de l'eau qui ne les rendra pas malades. Cette transformation explique une part considérable de la baisse de la mortalité infantile.

Et un chiffre rarement cité : en 2000, 1,3 milliard de personnes pratiquaient encore la défécation à l'air libre. Aujourd'hui, moins de 400 millions. Une baisse de plus de 70 % en une génération.

C'est encore beaucoup. Mais c'est l'un des marqueurs les plus puissants — et les plus silencieux — du progrès humain contemporain.

DomaineVers 1990-20002024
Eau potable gérée en sécuritéenviron 60 %74 %
Assainissement géré en sécuritéenviron 40 %58 %
Défécation à l'air libre (en valeur absolue)1,3 milliard (2000)moins de 400 millions
Alphabétisation des adultes76 %87-88 %
Achèvement du primaire78 %88 %
Population connectée à Internet0,4 % (1995)74 %

Le retour de la guerre

Tout cela serait beau si on s'arrêtait là. Mais le réel a deux faces.

L'année 2024 a été, selon l'Uppsala Conflict Data Program (UCDP) — la base de données la plus utilisée au monde sur les conflits armés — l'année où le monde a connu le plus grand nombre de conflits armés depuis 1946. Soixante-et-un conflits actifs impliquant au moins un État. Onze d'entre eux ont franchi le seuil de la « guerre » (plus de 1 000 morts au combat dans l'année) — le plus haut niveau depuis 2016.

Le rapport du PRIO (Peace Research Institute Oslo) de juin 2025 est sans ambiguïté : « Nous vivons une ère nouvelle, avec plus de conflits, plus intenses, plus complexes ». Plus inquiétant encore : le nombre de conflits interétatiques (de pays contre pays) est à son plus haut niveau depuis 1987.

Et les civils, comme toujours, paient le prix le plus lourd : les violences contre les populations civiles ont augmenté de 31 % en 2024.

C'est là que la thèse « le monde va mieux » doit assumer sa nuance. Les trajectoires de fond — pauvreté, santé, éducation — restent positives. Mais elles coexistent avec une régression sécuritaire majeure depuis 2014, et une accélération de cette dégradation depuis 2022.

Char de guerre abandonné, recouvert de végétation, sur un terrain verdoyant, symbolisant les conflits armés persistants.
Un char de guerre abandonné, envahi par la végétation, symbolise les conséquences des conflits armés en Europe.


Le climat, l'angle aveugle

L'autre angle de contradiction massif, c'est le climat.

Sur ce front-là, les nouvelles ne sont pas bonnes. Selon le Global Carbon Budget 2024, les émissions mondiales de CO₂ ont atteint un niveau record en 2024 avec environ 41,6 milliards de tonnes émises. Les concentrations atmosphériques continuent de monter. Les températures mondiales aussi : 2024 a été l'année la plus chaude jamais enregistrée, dépassant pour la première fois le seuil de +1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle.

Et pourtant — paradoxe à tenir — quelque chose change dans les données.

L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a confirmé que les énergies renouvelables ont fourni en 2024 plus d'électricité que le charbon pour la première fois dans l'histoire. La capacité renouvelable installée mondialement a augmenté de +15,1 % en 2024 selon l'IRENA (Agence internationale pour les énergies renouvelables). La Chine seule a installé +116 % de capacité solaire en 2023, et +66 % d'éolien.

Indicateur climat-énergie20102024
Émissions mondiales de CO₂ (GtCO₂)3341,6
Part des renouvelables dans l'électricité20 %environ 30 %
Capacité solaire installée (GW, mondial)40plus de 1 800
Voitures électriques vendues / an7 000environ 17 millions
Coût d'un panneau solaireenviron 2,5 $/Wmoins de 0,15 $/W

Le mouvement structurel est là : la transition énergétique est en cours. Mais elle est en course contre la montre. Et pour l'instant, elle perd : les émissions continuent d'augmenter en valeur absolue, même si en valeur relative (par dollar de PIB, par habitant) elles baissent dans la majorité des pays développés.


Les inégalités et les nuances

Une dernière tension importante : « la pauvreté baisse » ne veut pas dire « les inégalités disparaissent ». C'est même presque l'inverse.

À l'échelle mondiale, le coefficient de Gini agrégé a reculé d'environ 70 en 1990 à 62 en 2019, en grande partie parce que des pays très peuplés et relativement pauvres ont rattrapé une partie de leur retard. Vu de l'humanité entière, les écarts entre nations se sont réduits.

Mais à l'intérieur de chaque pays riche, les écarts se sont creusés. Dans la zone OCDE, le rapport entre les revenus moyens des 10 % les plus riches et des 10 % les plus pauvres est passé d'environ 7 pour 1 dans les années 1980 à 8,4 pour 1 en 2021. La classe moyenne s'érode. Les patrimoines se concentrent.

Autrement dit : le monde global est moins inégal, parce que les pays riches et pauvres convergent. Mais chaque société, en particulier au Nord, se polarise. Les deux peuvent être vrais en même temps. C'est précisément ce qu'il faut tenir.


Pourquoi nous nous trompons

Reste la question initiale : pourquoi nous n'arrivons pas à voir ces progrès, alors que les chiffres sont là, accessibles, vérifiables ?

Hans Rosling identifiait dix biais. Trois sont particulièrement actifs sur ce sujet.

Le biais de négativité. Notre cerveau est calibré par l'évolution pour prêter plus d'attention aux dangers qu'aux progrès. C'est utile dans la savane, beaucoup moins en 2026. Les médias, par construction, amplifient ce biais : un attentat fait la une, une école qui se construit non.

Le biais du destin. Nous croyons que ce qui change lentement ne change pas. Or l'essentiel des progrès humains se fait par accumulation graduelle, sur des décennies. Chaque jour qui passe ressemble au précédent. Mais sur trente ans, le monde a basculé.

Le biais de la ligne droite. Nous extrapolons les tendances actuelles à l'infini. Les conflits augmentent ? On imagine la Troisième Guerre mondiale. La pauvreté baisse ? On imagine sa disparition. Le réel est presque toujours non-linéaire — courbes en S, plateaux, ruptures.

À ces trois biais cognitifs s'ajoute un biais médiatique structurel. Comme l'écrivait Rosling :


Comment lire le monde sans se tromper

Quelques outils, glanés chez Rosling et confirmés par la pratique journalistique sérieuse, pour lire le monde de manière plus juste.

1. Comparer dans le temps, pas dans l'absolu. Le monde de 2026 est-il parfait ? Non. Le monde de 2026 est-il meilleur que celui de 1990 sur la plupart des indicateurs vitaux ? Oui. Les deux affirmations sont compatibles.

2. Distinguer les taux et les totaux. La pauvreté en pourcentage a chuté ; la pauvreté en nombre absolu reste massive (environ 700 millions de personnes). Les deux sont vrais. Le sens d'un chiffre dépend de comment on le lit.

3. Chercher les tendances de fond, pas les pics. Une seule année ne fait pas une tendance. La pandémie a fait reculer plusieurs indicateurs en 2020-2022 ; les conflits ont augmenté depuis 2022. Mais sur trente ans, la trajectoire reste majoritairement positive.

4. Lire les rapports, pas seulement les unes. Les rapports de l'OMS, de l'UNICEF, de la Banque mondiale, de l'UNESCO publient des données solides, contextualisées, gratuites. Les unes des journaux, par construction, ne montrent pas tout.

5. Refuser le piège du « c'était mieux avant ». Pour les milliards d'humains qui sortent chaque année de la pauvreté, qui ont accès à un médecin pour la première fois, qui scolarisent leur enfant alors qu'eux-mêmes ne savaient pas lire — « avant » n'a rien d'enviable.


Ce que ça change

Pourquoi écrire un article comme celui-ci ? Pas pour donner bonne conscience. Encore moins pour neutraliser les indignations. Au contraire.

Voir clairement les progrès accomplis, c'est aussi mesurer ce que le progrès a coûté en politiques publiques : campagnes de vaccination, systèmes éducatifs, accords commerciaux, systèmes de santé, dépenses publiques, ONG, coopération internationale. Le progrès humain n'est pas tombé du ciel. Il a été construit — par des États, des médecins, des enseignants, des ingénieurs, des fonctionnaires internationaux, des activistes.

Comprendre que le monde s'est amélioré, c'est aussi comprendre ce qui a marché, et donc ce qu'il faut défendre.

À l'inverse, le pessimisme systémique est un piège politique. Si on croit que tout se dégrade, on cesse d'investir dans ce qui a fait la différence. On laisse couper les budgets de la coopération internationale, des hôpitaux publics, des programmes de vaccination. Et là, oui — le monde commence à se dégrader.

C'est probablement le vrai message de ce papier.

Le monde de 2026 a des problèmes immenses. Climat, conflits, inégalités, autoritarisme, pandémies à venir. Mais il les affronte avec plus d'éducation, plus de santé, plus de connexion, plus de connaissances scientifiques et plus de richesse moyenne que jamais auparavant dans son histoire.

C'est un capital politique précieux. Encore faut-il accepter de le voir.


Sources principales


Cet article fait partie d'une série sur les angles morts de l'information. Si vous travaillez sur des données mondiales — chercheur, journaliste, statisticien, humanitaire — et souhaitez nous transmettre un complément, écrivez-nous à hello@kero.media.